INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"

Publié le 24 Décembre 2016

Lors ma visite au Prado à Madrid en février dernier, j'ai croisé ce tableau pendant l'exposition INGRES.

Ce tableau a été exposé en 2015 au Petit Palais à Paris dans le cadre d'un hors-les-murs du musée des Beaux-Arts de Nantes qui était alors (et est toujours) en rénovation !

C'est au Petit Palais que j'ai pu le photographier.

"Portrait de Madame de Senonnes" du musée de Nantes
"Portrait de Madame de Senonnes" du musée de Nantes"Portrait de Madame de Senonnes" du musée de Nantes

"Portrait de Madame de Senonnes" du musée de Nantes

Comme indiqué sur le carton, cette œuvre a fasciné beaucoup d'artistes et notamment Henri MATISSE et Louis ARAGON.

Aragon en parle de façon remarquable dans son livre "Henri Matisse, roman", livre dont l'histoire elle-même est un "vrai roman" puisqu'il s'est passé 27 années entre le début de l'écriture du livre et sa première publication entre 1968 et 1971.

(cet article est un peu, vraiment un petit peu, à l'image du livre d'Aragon, toute proportion gardée bien évidemment, car il est en cours d'écriture depuis plusieurs semaines voire plusieurs mois, je corrige, je ré-écris, je rajoute, je re-copie, je complète, je fais mon Aragon quoi ! mais cette fois, j'arrête, je ne vais pas attendre 27 ans non plus... et donc je publie ;-)

INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"

Ceci est un roman, c'est-à-dire un langage imaginé pour expliquer l'activité singulière à quoi s'adonne un peintre ou un sculpteur, s'il faut appeler de leur nom commun ces aventuriers de la pierre ou de la toile, dont l'art est précisément ce qui échappe aux explications de texte.

ARAGON, 4ème de couverture de l'édition Quarto de 1998

Dans le livre d'Aragon, allons directement au tome II, au chapitre qui s'appelle "De Marie Marcoz et de ses amants", inédit en 1971.

Ce chapitre concernant "Mme de Sennones" comprend une bonne cinquantaine de pages dont je reproduis le début du texte ci-dessous.

De Marie Marcoz
Et de ses amants

1968-1969

Page de gauche "La Dame en bleu" 1937, collection particulière

Page de gauche "La Dame en bleu" 1937, collection particulière

Le lecteur, je la lui ai de longtemps, à maints

endroits, promise, attend... car je n'imagine pas qu'il

ait pu oublier... attend, l'oubliant parfois, mais pour

la retrouver... attend pour s'impatienter d'elle : où

est-elle, cette femme, chez le couturier, la modiste ?

entre toutes les femmes de Matisse une créature d'un

autre temps, d'un autre monde, d'un autre peintre,

celle-ci qu'il, pas l'autre, Matisse ! à tout bout de

champ reconnaît, et nous avec lui, aussi bien dans sa

façon à elle, de dissimuler que de montrer ce qui fait

son attrait pour lui, pour nous, dès que l'homme de

Cimiez de la caresse de la main ou de la voix, ou de

l'une et l'autre, d'une certaine lumière de l’œil,

dénonce en elle ce qui est à la limite de la tératologie

et du charme, ce qu'il retrouve aussi bien dans les

fruits, un fauteuil, des arbres, des lignes simplement

d'un tableau1, cette manière d'attirer l'homme par

l'exagération du trait, l'arabesque du corps ou la forme

de l'objet, cet aveu de sensualité qui a la fois enchante

et désarme... enfin enfin, pour lui donner son nom,

Mme de Sennones, celle qu'Ingres peignit et qui som-

meille au musée de Nantes, dans cette clarté provin-

ciale d'une salle abandonnée, à moins que devant elle,

déjà sur le point de découvrir l'Amérique, un jeune

homme s'arrête, sans trop savoir pourquoi, et tremble

un peu, parmi tant de beautés peintes, comme le

 

 

 1. l'arabesque proprement dite

 

 

INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"

lycéen découvrant pour la première fois devant une

entre les femmes, qu'il ne s'agirait sans doute que de

lui, d'une audace, un geste pour qu'elle ferme ses yeux,

s'offre ou cède, et que d'un coup il soit passé d'un

monde à l'autre, de l'enfance à ce roman d'être un

homme, et toutes les femmes le sachent de lui, le

regardent comme il ignorait que ce fût possible d'être

regardé.

Cela devait être le 17 avril 1919, l'idée est venue de me

souhaiter Bonnes Pâques à André B., au dos d'une carte

postale qui a dû m'atteindre à Boppardt ou

Neunkirchen, j'imagine, avec cette même adresse qui

désignait si peu avant encore d'affreux champs dévas-

tés, des trous où nous nous cachions , 355e régiment

d'infanterie, 5e bataillon, secteur postal 219 ...

Maintenant cela voulait dire le Rhin ou la Sarre. Une

carte, non pas jaunie, mais de toujours beige, l'image

imprimée sépia, par les soins de l'Héliotypie

Armoricaine, Nantes - où cette femme est assise , sa

robe prune tirant sur le cramoisi dans la soie des cous-

sins du canapé jaune, devant un miroir, je veux dire

ayant derrière elle un miroir qu'Ingres a disposé qu'on

lui vît la nuque et le revers de l'épaule, à peine le cerne

retourné de la joue, et son regard, direct, lui, devant,

nous suit de l'ovale parfait appelé visage qu'à peine un

peu désaxé, comme le poids un peu trop poussé de la

bascule sur sa tringle, le pendant d'oreille à gauche,

au dessus de ce décolleté empire dont le velours

sombre de la robe accentue la nudité, la plénitude,

mais moins que cette ruche à trois volants légers, faite

peut-être pour cacher, peut-être au contraire pour

accentuer, ce que de toute façon nous révèle le carac-

tère sélénien du visage, l’œil saillant, une certaine

lourdeur du menton, l'épais de la lèvre inférieure,

peut-être plus pour donner à deviner que dissimuler

sous le triple bavolet léger d'une dentelle italienne, la

ruche, le ruché, ce renflement du cou, dont Matisse

aura toute sa vie (et souvent Ingres) eu prédilection1.

Un des tableaux que j'ai le plus aimés, disait mon cor-

respondant. Je la regardais, cette inconnue, et j'enten-

dais bien qu'il s'agissait d'un choix. Nous étions à l'age

 

 

 1. Il va sans dire que je ne puis

ici m'empêcher de spécifier les

couleurs, alors qu'elles n'étaient

pas visibles sur la carte de

l'Héliotypie Armoricaine. -

Remarque de dernière heure.

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où devant un portrait l'on s'attache autrement à la

femme, dans un portrait, qu'à sa manière. J'ai été tou-

ché, ce jour-là, recevant d'André l'image avec au dos

les petits caractères réguliers de l'écriture bleue, de cet

envoi comme d'un aveu, une confidence. Du genre que

nous ne nous la serions pas faite, lui ou moi, orale-

ment.

Nous étions de cette génération qui, à dix-huit ans,

quand le printemps vint de l'an 1915, et l'on comprit

que ce ne serait pas de sitôt que les hommes seraient

arrachés des tranchées... de cette génération qui eut

cette chance extraordinaire, pour la première fois

depuis depuis, je ne sais pas, cinquante fois qu'on avait

eu dix-huit ans en France, de voir la cheville des

femmes dans la rue. Un tout petit peu plus en scène, je

me souviens des robes au Théatre Antoine, en janvier,

que le mouvement remonte à laisser presque deviner

le mollet... Je suppose que vers 1814, quand fut entre-

pris à Rome le portrait de Mme de Senonnes,

c'est-à-dire un siècle plus tôt, la ruche en dentelle au

cou devait faire le même coup de sang aux garçons de

notre âge que, pour nous, en 1915, au bas de la robe

produisait la balayeuse, non, l'on disait la baladeuse, à

peine remontée, et le même caractère de révélation

alors à permettre entrevoir, ou feindre cacher la base

du cou, était pour nous cette indiscrétion de la che-

ville. La première fois, sous une table, au café, qu'on a

l'audace, un mouchoir tombé, entre le pouce et l'an-

nulaire joints de saisir la cheville vue... Les révéla-

tions ne sont pas toujours que des yeux : apprendre

soudain, des doigts, nouvel usage...

Mme de Senonnes, me le pardonne Alexandre de la

Motte-Baracé, vicomte de Senonnes, c'est une plus

indiscrète caresse qu'elle appelle. Comme elle est pla-

cée, de travers, la manche qui ne tient que par la

guimpe d'abord si invisible, transparente, qu'il a fallu

au peintre cette obliquité pour en permettre, arach-

néens, les trois plis qui la révèlent, qu'est-ce que je

voulais dire ? ah oui, comme l'attache des seins dans la

pose qui porte en avant l'épaule droite, tout cela pro-

voque une envie barbare des mains de déchirer, libé-

"Nu", dessin à l'encre, 1931

"Nu", dessin à l'encre, 1931

rer la poitrine, les épaules, mais surtout de donner de

l'air à ce lieu de la femme où se rencontrent la pudeur

et l'impudeur, le secret et l'aveu, ce renflement du cou

vers la base, où sans doute sous la peau si blanche

devient sensible le mouvement intérieur, la pulsation

des choses inavouées. Une écharpe est tombée de cette

femme sur la soie du canapé, sans que nous ayons eu

à l'arracher, peut-être comme une invite. Et qui n'au-

rait inquiétude en son sang, de ces mains lourdes,

aggravées de bagues, aux doigts fuselés trop vite qui

ont je ne sais quoi de merveilleusement animal ? La

main droite sur un mouchoir blanc. Cependant ces

yeux-là, hauts vers le front, sont sans larmes, ils

posent ou rêvent, c'est tout un. La même dentelle aux

poignets... Ah, l'image suffit, sans les mots.

J'ai mis très longtemps, un demi-siècle, à connaître

l'histoire de cette femme, à ce qu'elle ait cessé pour

moi d'être l'inconnue surprise dans un appartement

étranger où l'on a par hasard ouvert une porte sans

savoir qu'il y avait quelqu'un là. Dont sur vous est

tombé le regard. Sans curiosité. Comme ça. Parce que

la dame était ainsi tournée.

On la racontait de façons diverses, cette histoire. Je la

tiens au bout du compte de M. Daniel Ternois, profes-

seur d'histoire de l'art à Lyon, qui n'a signé que D.T. la

notice accompagnant notre personnage de roman, ce

personnage du double roman d'Ingres et de Matisse,

dans le catalogue pour l'exposition Ingres, au Petit

Palais, d'octobre 1967. J'avoue que je n'avais pas lu la

légende antérieure par quoi M. Lapauze, conservateur

de ce même Palais, la décrivait sous le nom de la

"belle Transtévérine". Comme j'ignorais même

qu'elle ait été peinte à Rome1, l'idée ne m'était pas

venue qu'elle pût être Italienne, il me suffisait qu'elle

fût femme. Tout ce que je savais d'elle était le nom de

son mari. J'avais été la voir à Nantes, une escapade,

vers les Pâques de 1921 ou 1922, je ne suis pas très sûr

de l'année, un anniversaire somme toute. Elle ne

m'avait pas dit qu'elle m'attendait. Mais ne m'avait pas

accueilli autrement qu'elle eût fait Alexandre de la

Motte-Baracé, avant ou après leur mariage, ni

 

 

 

1. N'ayant pas remarqué dans le

cadre de la glace, à droite, une

carte qui y est prise au montant,

où on lit difficilement en guise

de signature du tableau : Ing.

Roma, avec d'autres papiers.

 

 

INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"

qu'Ingres, qui sait ? Le drôle, j'y pense, c'est que j'ai

soigneusement caché cette fugue, et son objet, à

André, je lui ai dit que j'avais été en Sologne (ce qui est

à l'origine d'un autre voyage, à plusieurs voix, plus

tard). C'était un peu comme si un ami vous ayant parlé

d'une femme, connue dans une "maison" de province,

il y eût eu quelque indécence à lui avouer que, deux ou

trois ans après, on avait été, pas sûr qu'elle fût encore

là, à l'adresse donnée choisir cette même personne.

Mais que dit D.T., au fait ? Que Marie n'était point

Romaine, et s'appelait du nom de son père, un drapier

de Lyon, Mlle Marcoz, ce qui permet de croire à une

origine savoyarde. Qu'elle épousa d'abord un

Lyonnais, Jean Talensier, dont elle eut une fille, ce

maladroit ne nous concerne pas, ni le commerce qu'il

avait entre Saône et Rhône sauf que ce fut la raison de

leur voyage à Rome, où ils divorcèrent en 1809. Elle

avait vingt-six ans, et s'y fit passer pour Italienne, ce

qui excuse bien un peu ce bon M. Lapauze. On peut, si

on le veut, croire qu'elle eut alors réputation de galan-

terie. La date où elle rencontra Alexandre est dou-

teuse, puisque, selon D.T., c'est entre 1810 et 1814

qu'elle devint la maîtresse de ce collectionneur d'an-

tiques, dessinateur lui-même, dont on sait au moins

qu'il demeura dix ans à Rome, de 1805 à 1815, puis

revint à Paris où il épousa civilement Marie Marcoz au

mois d'août, je suppose quand tous les Senonnes

étaient quelque part en vacances, ce qui n'eut pas le

don de leur plaire, et ne fut jamais accepté d'eux jus-

qu'à la mort de cette belle personne, laquelle survint

en 1828, comme elle avait ses quarante-cinq ans, je ne

sais de quelle cause, peut-être de l'évolution du mal

thyroïdien. Le vicomte de Senonnes lui survécut

douze ans, mais semble n'avoir guère tenu au souve-

nir de la défunte puisque (nous apprend D.T.) en 1835

la famille relégua le portrait (de Marie Marcoz) dans

un grenier où il fut déchiré, puis le vendit.

On ne voit point par où passa la déchirure : si j'étais plus

jeune, j'y aurais rêvé1. Il parait que le vicomte l'avait

donné, ce portrait, à son frère ainé, Pierre de la

Motte-Baracé, marquis de Senonnes, sous le règne

 

 

1. Par la guimpe, sans doute, et

le ruché

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duquel se fait l'aventure du grenier. Marie tomba de

celui-ci par héritage à son fils, le comte Armand qui

mourut en 18521, et dont la veuve aussitôt vendit le por-

trait de cette, à ses yeux, aventurière, à un antiquaire

d'Angers pour cent vingt francs et un guéridon (D.T.).

L'année suivante, il valait déjà 4 000 francs pour le musée

de Nantes qui l'acquit à ce prix, ce qui met fort cher le

guéridon, pour la valeur du franc sous Napoléon III.

 

J'entends des profondeurs s'élever une protestation

confuse : Au sujet, au sujet ! s'il me semble bien. Quoi,

vous aussi, hommes de l'avenir ? Vous exigez donc que

j'en revienne à Henri Matisse. Excusez-moi, le chemin

d'abord passe par Dominique Ingres.

...

 

 

1. Entre 1835 et 1852, les

Senonnes meurent beaucoup :

en 1840, le vicomte, et je ne sais

trop quand le marquis... mais

ailleurs est l'important. C'est

qu'Armand , déchiré qu'il fut,

garda le portrait jusqu'à sa

mort. Il n'est pas interdit de pen-

ser qu'en 1835 (ou peu après) le

jeune comte était d'âge à s'éga-

rer dans les combles, et pût s'y

intéresser à cette tante par

alliance qui avait mauvaise

réputation chez les siens, qu'il

avait peut-être connue, au point

d'avoir quelque responsabilité

dans l'accroc fait à la toile de

M. Ingres.

Quelques photos des pages suivantes, pour le plaisir !

En haut "Odalisque aux bras levés" 1923, Washington, National Gallery; en bas de gauche à droite "La Dame en vert" 1909 de l'Ermitage de St-Petersbourg puis "Laurette en blouse blanche", "La Gandoura verte" et "Laurette sur fond noir" tous les trois de1916 et de collection particulière
En haut "Odalisque aux bras levés" 1923, Washington, National Gallery; en bas de gauche à droite "La Dame en vert" 1909 de l'Ermitage de St-Petersbourg puis "Laurette en blouse blanche", "La Gandoura verte" et "Laurette sur fond noir" tous les trois de1916 et de collection particulièreEn haut "Odalisque aux bras levés" 1923, Washington, National Gallery; en bas de gauche à droite "La Dame en vert" 1909 de l'Ermitage de St-Petersbourg puis "Laurette en blouse blanche", "La Gandoura verte" et "Laurette sur fond noir" tous les trois de1916 et de collection particulière

En haut "Odalisque aux bras levés" 1923, Washington, National Gallery; en bas de gauche à droite "La Dame en vert" 1909 de l'Ermitage de St-Petersbourg puis "Laurette en blouse blanche", "La Gandoura verte" et "Laurette sur fond noir" tous les trois de1916 et de collection particulière

"La Dame en vert" du musée de l'Ermitage est actuellement exposée à Paris, pour l'exposition "La Collection Chtchoukine" à la fondation Louis Vuitton.
Cette dame fait partie des 22 tableaux de Matisse exposés dans cette collection exceptionnelle sur laquelle je reviendrai très bientôt !!

INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"

"Les trois sœurs" du musée de l'Orangerie, dont j'ai déjà parlé, notamment pour l'exposition Apollinaire !

"Chapeau aux plumes blanches sur fond rouge" 1919 de Minneapolis et "Antoinette au chapeau de plumes blanches" 1919 de Göteborg"Chapeau aux plumes blanches sur fond rouge" 1919 de Minneapolis et "Antoinette au chapeau de plumes blanches" 1919 de Göteborg

"Chapeau aux plumes blanches sur fond rouge" 1919 de Minneapolis et "Antoinette au chapeau de plumes blanches" 1919 de Göteborg

De gauche à droite et de haut en bas "Plumes, profil" mine de plomb, 1919; "Antoinette, plumes blanches et grande robe" 1919, "Antoinette, plumes blanches et robe juive, de face" 1919, "Antoinette de trois quart, plumes blanches" 1919
De gauche à droite et de haut en bas "Plumes, profil" mine de plomb, 1919; "Antoinette, plumes blanches et grande robe" 1919, "Antoinette, plumes blanches et robe juive, de face" 1919, "Antoinette de trois quart, plumes blanches" 1919

De gauche à droite et de haut en bas "Plumes, profil" mine de plomb, 1919; "Antoinette, plumes blanches et grande robe" 1919, "Antoinette, plumes blanches et robe juive, de face" 1919, "Antoinette de trois quart, plumes blanches" 1919

"La Table noire" 1919, collection particulière

"La Table noire" 1919, collection particulière

"Femme et poissons rouges" 1923, Chicago et "Jeunes filles au paravent mauresque" 1921, Philadelphie"Femme et poissons rouges" 1923, Chicago et "Jeunes filles au paravent mauresque" 1921, Philadelphie

"Femme et poissons rouges" 1923, Chicago et "Jeunes filles au paravent mauresque" 1921, Philadelphie

"Nu au coussin bleu" 1924, collection particulière et "Figure décorative sur fond ornemental" 1925 du centre Pompidou"Nu au coussin bleu" 1924, collection particulière et "Figure décorative sur fond ornemental" 1925 du centre Pompidou

"Nu au coussin bleu" 1924, collection particulière et "Figure décorative sur fond ornemental" 1925 du centre Pompidou

Superbe tableau souvent croisé à BeaubourgSuperbe tableau souvent croisé à Beaubourg

Superbe tableau souvent croisé à Beaubourg

"Tête souriante" et "Grosse tête" bronze de 1927 (Henriette)"Tête souriante" et "Grosse tête" bronze de 1927 (Henriette)

"Tête souriante" et "Grosse tête" bronze de 1927 (Henriette)

En haut de gauche à droite "Femme à la voilette" (Henriette) 1927, collection particulière et "Jardin marocain" 1912 du MoMA de New-York; en bas "La Chevelure" fusain de 1944, étude pour les Fleurs du MalEn haut de gauche à droite "Femme à la voilette" (Henriette) 1927, collection particulière et "Jardin marocain" 1912 du MoMA de New-York; en bas "La Chevelure" fusain de 1944, étude pour les Fleurs du Mal
En haut de gauche à droite "Femme à la voilette" (Henriette) 1927, collection particulière et "Jardin marocain" 1912 du MoMA de New-York; en bas "La Chevelure" fusain de 1944, étude pour les Fleurs du Mal

En haut de gauche à droite "Femme à la voilette" (Henriette) 1927, collection particulière et "Jardin marocain" 1912 du MoMA de New-York; en bas "La Chevelure" fusain de 1944, étude pour les Fleurs du Mal

Le chapitre "De Marie Marcoz et de ses amants" se termine sur ce texte tout en arabesque de Matisse intitulé "Mes courbes ne sont pas folles"

INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"
INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"
INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"
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POST-SCRIPTUM
INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"

Je viens tout juste d'achever Marie Marcoz et ses

amants, quand, le 15 janvier 1969, pour préciser, je

reçois le service de presse d'un livre de Jacques Baron

(qui fut le cadet du surréalisme en 1921), l'An I du

surréalisme. Il y raconte une promenade avec moi

dans Paris (une ou des, mêlant peut-être ici par

exemple les années), particulièrement la visite d'une

exposition Ingres, dont il ne peut donner la date, parce

qu'il y en a eu une à Paris en 1921 et une autre en

1923. Je pense que c'était plutôt celle de 1923 :

puisque je n'aurais pas été à Nantes en 1921 ou 1922,

si cette dame était d'abord venue me voir à Paris1. Le

texte de J. B. présente pour moi, ici, l'intérêt d'une

preuve de mes préoccupations en ce temps-là , qui

m'est offerte singulièrement à point :

 

Tout de même nous avons aussi visité une exposition

d'Ingres. J'entends Aragon me vanter l'érotisme

d'Ingres, évident dans "Le Bain turc", mais là où on ne

l'attend pas, le "Portrait de Mme de Senonnes", par

exemple... Suit, à peu près, le commentaire que je fais

devant ce tableau (un certain type de femme... la han-

tise ingresque du corps féminin). Puis nous sortons

(c'était donc de la galerie Charpentier, rue du

Faubourg Saint-Honoré), parlant histoire de la pein-

ture. Et Baron se souvient : - Tiens, la voilà ! dit Aragon

au croisement d'une rue. - Qui ça ? dis-je. - Madame

de Senonnes.

Une femme passait. Elle pouvait avoir l'air quelque peu

romantique à cause de son chapeau à plumes, de la cou-

leur de sa robe, qui venait à peu près du même panier

que celle de "Madame de Senonnes", et comme elle un

peu boulotte. Mais de là... Tu n'y comprends rien, dit

Aragon. Il est certain que la sensualité de Mme de

Senonnes flottait encore dans l'air que nous respirions

en sortant de la galerie.

 

Mais est-ce que La Dame en bleu de 1937 ou la Dame

en vert de 1909, est-ce que L'Algérienne ou des modèles

 

1 Pardonnez la prétention de 

la jeunesse. Mais je n'ai pas su

même qu'il y avait une exposi-

tion Ingres en 1921 (alors que

je faisais encore ma médecine),

et j'ignore par conséquent si

Marie Marcoz y était venue,

fût-ce pour quelqu'un d'autre...

 

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comme Laurette, Antoinette, Henriette qui sont des

Mme de Senonnes, au sens de H.M., ressemblaient à

Marie Marcoz ? Seule Antoinette, avec ce visage plein

mais étroit, allongé, les yeux rapprochés, le regard

fixe, ressemble probablement au modèle d'Ingres. A

une Marie Marcoz peut-être d'avant sa rencontre avec

Alexandre de la Motte-Baracé, ou plutôt d'avant Jean

Talensier, le drapier, d'avant le temps où l'anomalie

physique s'est transformée dans la pratique de l'amour

en l'expression même de la sensualité.

 

La serpentine, bronze, Issy-Les-Moulineaux, 1909

La serpentine, bronze, Issy-Les-Moulineaux, 1909

Magnifique Aragon !!

Aragon cite plusieurs fois "ce bon" M. Lapauze, conservateur au Petit Palais, qui décrivait Mme de Senonnes sous le nom de la "belle Transtévérine".

J'ai recherché le texte de Henry Lapauze, dans un premier temps dans les catalogues et autres textes disponibles sur le site du Petit Palais, mais sans succès. Par contre, j'y ai trouvé de superbes catalogues datant du début du XXème siècle et pleins d'autres choses.

Je n'ai malheureusement pas réussi à trouver le catalogue de l'exposition de 1967 dont parle également Louis Aragon.

 

Centenaire de la mort d'Ingres 27 octobre 1967 - 29 janvier 1968

(exposition que je n'ai pu visiter à l'époque , étant occupé à naître ;)

Magnifique photo prise sur le site du Petit Palais

Magnifique photo prise sur le site du Petit Palais

Mais j'ai fini par trouver le texte de M. Lapauze dans le livre "Ingres, sa vie & son oeuvre" de 1911.

 

INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"


La même lettre priait Mazois de rapporter à Rome le portrait de la reine ou de le confier à un voiturier. « J'ai ébauché un petit tableau de la noble famille d'après les croquis que j'en ai fait et je crois que ce petit tableau terminé serait, je ne doute pas, d'un grand intérêt. » La lettre n'est pas datée, mais comme Ingres félicite Mazois de la décoration du Lys, qu'ils ont reçue en même temps, elle est du début de l'été de 1814, ce qui place le portrait de la reine Caroline non en 1813, mais en 1814.

Jusque-là Ingres n'avait pas connu les longues détresses, s'il avait eu à souffrir parfois de la mévente de ses tableaux ou de la médiocrité des prix qu'on leur attribuait. Il ne manquait pas de commandes. En ce moment même, il terminait le portrait d'une Transtévérine qui avait franchi le pont Saint-Ange pour épouser Alexandre de la Motte-Baracé, vicomte de Senonnes, nommé en 1816 Secrétaire général des Musées royaux, premier gentilhomme de la Chambre du roi et membre de l'Académie des Beaux-Arts, et plus tard Conseiller d’État : « J'ai écrit à M. de Senonnes, dit Ingres, dans une lettre à M. Marcotte, du 7 juillet 1816 : assurez-le, je vous prie de toutes mes salutations et que le mois prochain le portrait de Madame est terminé et que je compte sur lui au Salon pour nous faire honneur. »

Moins intéressante peut-être par la physionomie que Mme Devauçay, moins pensive et mystérieuse, mais d'une beauté plus éclatante, Mme de Senonnes n'inspira pas moins heureusement le peintre. Nous sommes là en face d'une des œuvres magistrales de Ingres. Dans ce portrait, il a déployé toutes les ressources de son génie, même celles que, de parti pris, il était porté à négliger. Il se servit de sa palette avec moins de parcimonie que d'habitude. Non pas qu'il se décidât à poser sur sa toile des touches plus larges, plus épaisses. Il eut toujours horreur de la peinture grasse. Mais il employa des couleurs plus énergiques, tout en continuant à les appliquer en couches minces et unies. Il sut donner aux chairs un aspect plus vivant, les imprégner d'une tiède animation, les gonfler d'une pulpe savoureuse. Dans les mains de Mme de Senonnes, comme sur son visage, et même aux fermes rondeurs de sa gorge, que voile à peine une guimpe transparente, on distingue la chaleur du sang, la moite atmosphère de la peau, l'espèce de respiration d'un épiderme frais et frémissant. Mais aussi quel modèle pour enfiévrer le pinceau de l'artiste ! Quelle opulence de charmes, chez cette radieuse Transtévérine, cette élue de l'amour!

Ingres n'avait pas tout d'abord voulu représenter Mme de Senonnes dans la position assise où nous la voyons. Hanté par le portrait de M. Récamier, de David, auquel il avait travaillé sous la direction de son maître, il voulait étendre sur un divan cette indolente créature. Il en fit l'esquisse, puis se ravisa. Et, définitivement, il redressa le buste, mais avec un souple abandon et une grâce nonchalante.

Ce n'est pas une nerveuse, une rêveuse, pareille à Mme Devauçay, cette belle inconsciente, qui respire comme son atmosphère naturelle l’ambiance d'un miracle d'amour. Vêtue de somptueux velours, de dentelles précieuses, les doigts chargés de riches bijoux, laissant glisser sur les coussins satinés une écharpe élégante, elle a le calme apaisé d'une rare fleur épanouie sous le climat qui lui convient. Elle est sœur de l'Odalisque. Elle trouve que rien n'est doux comme d'être belle et perpétuellement désirée. Elle ne cherche rien au-delà. Nulle aspiration troublante, nulle curiosité, nulle inquiétude, nulle pensée peut-être n'avive la grisante langueur de ses larges yeux, ne mélancolise le vague sourire de sa petite bouche entr'ouverte.

Dans ce portrait, autant et plus que partout ailleurs, Ingres a rendu tous les détails des accessoires avec un art minutieux, une virtuosité qui tient du prodige. On cite le châle de Mme de Senonnes comme celui de Mme Rivière et comme le gilet de M. Bertin. Ce serait de la gageure et de la fantasmagorie, si, par un équilibre de tons et un goût absolument sûr, le peintre ne faisait concourir la nature morte à l'expression générale et à la noblesse de l'ensemble.

Le Salon, où il voulait envoyer Mme de Senonnes, était son unique souci. Il espérait pouvoir y mettre encore, malgré que M. Marcotte ne l’aimât pas absolument, un petit tableau : Don Pedro de Tolède baisant l'épée d'Henri IV, le portrait de M. Devillers, maintenant rentré à Paris, et, si c'était possible, ceux de M. Bochet et de sa sœur, Mme Panckoucke.
Le livret du Salon indiquait : Don Pedro de Tolède, le Pape Pie VII tenant chapelle et plusieurs portraits. Si Ingres exposa des portraits, on les négligea. Une fois de plus, on reprocha à l'artiste d'avoir voulu paraître « antérieur au siècle de Léon X » : gothique n'y est pas, mais on voit que c'est cela qu'on a voulu dire.

Henry Lapauze "Ingres, sa vie & son oeuvre" 1911

 

Je termine par cet extrait d'un livre de Daniel Bougnoux "Aragon, la parole ou l'énigme"

et ce chapitre intitulé "La chambre de Madame de Senonnes" qui commence comme ceci :

"Qu’y a-t-il de commun entre le Portrait de Madame Matisse par son époux et le célèbre tableau d’Ingres intitulé Madame de Senonnes, conservé au musée de Nantes ?"

Daniel Bougnoux revient lui aussi sur le livre de Louis Aragon "Henri Matisse, roman" et sur ce fameux chapitre :

"De Marie Marcoz et de ses amants" !!

INGRES, MATISSE, ARAGON et leur "Madame de Senonnes"

JOYEUX NÖEL !!!!

Rédigé par Franck Soutgall

Publié dans #oeuvre, #livre, #Matisse, #Ingres

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